La séance photo de Paul G.

Je ne l’ai pas vu venir. C’est sûrement ce qui explique l’intensité de la rencontre. Il me contacte via les réseaux sociaux pour postuler à une séance photo, comme bien d’autres le font depuis plusieurs mois. Je procède toujours de la même façon. Quelques échanges à l’écrit exclusivement, histoire de cerner vite fait la personnalité du bonhomme. C’est mon cerveau analyse primaire qui se met en route à ce moment là. Les premiers ressentis sont souvent significatifs pour moi. Si c’est positif, je demande une ou deux photos pour avoir une idée de la physionomie de la personne à qui j’ai affaire. C’est la deuxième étape, qui reste primordiale. Puis, je m’intéresse à la motivation. Une fois ces trois étapes franchies, si c’est ok pour moi, je valide immédiatement, sans réfléchir plus et je propose un rendez-vous. Parfois, ils essayent de communiquer avec moi entre la prise de contact et le rendez-vous. Je n’aime pas cela, car je n’ai pas envie de découvrir l’autre de manière virtuelle. Mais s’il le fait, je le note quelque part dans mon cortex, ce qui influencera inconsciemment ou consciemment mon comportement le jour J. Aussi, il est rare que je relise les échanges avant la séance, je préfère ne pas avoir d’à priori au moment de la rencontre physique pour laisser mon instinct me dire ce qu’il perçoit, une fois que j’ai fait taire mon mental. Et cela me permet aussi d’être surprise, ce qui arrive souvent.

C’est si flou dans ma tête que je ne me souviens pas par quel biais il m’a contacté. Mais je note tout. C’est donc par e-mail via Intimexy, ce qui est encore inédit, puisque le réseau n’a que quelques mois et à peine 200 membres. Quand je reprends l’historique, je constate qu’il s’y est inscrit en septembre 2018, mais n’a pas été très actif à mon souvenir. Il me contacte donc via la messagerie du réseau début octobre.
“Lady E./[mon vrai prénom] bonjour,
J’aimerais beaucoup être photographié par vous/ toi.
C’est quelque chose que je n’ai jamais fait (être photographié nu) mais je suis sûr que je me sentirai en confiance avec vous/ toi. J’ai justement besoin de retrouver un peu de confiance en moi !
Que faut il faire pour que tu acceptes ??
On peut bien sûr se rencontrer dans un premier temps pour que tu saches à qui tu as affaire.
Amitiés,
Paul G.”
Il connaît apparemment ma double identité, ce qui ne me choque pas plus que ça visiblement, alors que je ne le connais pas, c’est sûr. C’est drôle de voir après coup les photos qu’il m’a envoyées pour la candidature : deux portraits très rapprochés qui ne sont pas tellement à son avantage, sa main sur un lit, et son oreille. Je me souviens maintenant que cela m’avait amusée et intriguée. Je lui demande d’autres photos pour juger de sa silhouette, ce qu’il fait sans que cela soit plus à son avantage, encore une fois. Il me paraît quelconque. Il me précise qu’il lit ce que j’écris. Ok. Je lui propose une date pour le 07 novembre, un mois plus tard.

Au moment où j’ouvre ma porte, à l’heure pile du rendez-vous (il est très ponctuel comme j’aime), je ne me souviens donc plus trop avec qui j’ai ce shooting. J’ai un léger souvenir que le rendez-vous a été pris récemment (contrairement à d’habitude où les délais d’attente sont de près de trois mois), parce que je m’étais laissé des disponibilités selon mon organisation professionnelle que je sentais aléatoire. J’ai le souvenir d’un homme de la cinquantaine, grisonnant, au physique plutôt commun. Aucun challenge en particulier, aucune pression non plus, je ne sais plus trop pourquoi il est là. Premier coup d’œil, le profil correspond et il semble même plutôt stressé. Il rit nerveusement même s’il veut paraître jovial, sa mâchoire crispée et les autres expressions de son visage le trahissant aisément. Il s’installe sur mon canapé pour entamer une petite discussion nécessaire à mon observation. Je profite de ce temps pour le scruter, sentir ce que je vais pouvoir capter de lui, à quel moment je vais le trouver beau. Je sens que nous allons avoir besoin de temps, cela me paraît évident. Il parle peu, de manière posée, calme malgré la tension palpable. Je lui demande s’il a déjà posé, sa réponse me surprend. Elle n’est pas claire, il dit oui de manière ferme, mais le contexte reste flou. Il parle de photos de groupe au travail, si j’ai bien compris, donc rien à voir avec notre situation. Je comprends donc que la réponse est non. Je vais en tenir compte.

Ce sont les portraits qui sortent en premier de mon objectif comme réjouissant et motivant. Je m’éclate à le prendre de près et à capter de belles images, malgré la dureté de ses traits tendus. Je tente de le mettre à l’aise, en étant d’un naturel enjoué, gai, peut-être un peu plus marqué pour les circonstances. Je me sens d’être légère, simple, presque enfantine. Comme cela ne semble pas suffire, je propose de mettre un peu de musique, ce qui ne m’était pas encore arrivé jusque-là. Mais je me souviens que cela a pu m’aider lors de certaines séances où je posais sans être guidée. Cela semble avoir un petit effet, et peut-être le temps également. Je teste pour la première fois une idée qui m’est venue juste avant son arrivée : il va poser allongé sur ma longue table monastère recouverte d’un drap noir. Je me fais surprendre par l’effet inattendu des poses et cela me plaît. Comme toujours, je m’exprime joyeusement, emportée par mon émerveillement, en espérant que cela soit communicatif. En général, ça l’est. D’autres portraits vont continuer à m’émouvoir, car enfin je le trouve beau. C’est si réjouissant ! Pourtant, ça n’a rien d’une attirance personnelle. J’aime voir l’évolution sur mes clichés, la détente prendre sa place et permettre ces instants suspendus où rien d’autre n’existe. C’est très intime.

Ses mains sont belles, je les ai déjà prises en début de séance, et cela reste une de mes photos préférées de ce shooting. J’en profite à nouveau, lui allongé par terre cette fois. Ses mains se tendent vers moi, je shoote, je shoote, moi-même allongée pour une vue plus plongeante au ras du sol. Comme je laisse venir à moi les inspirations, je joue de mes pieds nus dans le prolongement de ses mains, pour la photo. Je me sens à l’aise, tout simplement parce que je n’ai jamais senti de sa part une motivation déplacée, autre que la photo. Je n’ai aucun doute sur ses intentions. Nous nous amusons donc simplement, et quand il m’attrape les pieds d’un geste doux et naturel, je ne suis pas gênée, ni troublée. Je profite du moment pour en faire des clichés, point. Cela me paraît juste sain et simple, sans arrière pensée. Comme parfois, lorsque je m’assois à côté du modèle pour lui dévoiler quelques photos, il peut y avoir un rapprochement, un contact léger, sans équivoque. C’est ce qui s’est passé pour moi à ce moment là. Fin de séance, il se rhabille rapidement pendant que je range mon matériel, et enfile son manteau. Il semble pressé de partir. Je lui explique le déroulé d’après séance, juste le temps pour lui de me confier qu’il écrit aussi. Il aime la photo, il aime la femme et il écrit, encore un élément qui attise ma curiosité. Je ne sais pas pourquoi.

Je referme la porte sur ce moment suspendu. Étonnement, c’est après que j’ai commencé à être troublée. Je me suis immédiatement mise au travail du tri. J’avais hâte de découvrir en grand le résultat de notre collaboration, tout en écoutant les Gnossiennes d’Erik Satie. Je ne sais pas si cela a eu un effet sur mon état émotionnel, mais il s’est passé quelque chose à l’intérieur de moi. Une émotion totalement inattendue et indescriptible, enfin plutôt inexpliquée. Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. Chaque cliché m’émerveille alors, cette main, ce visage, le mélange de timidité, de tension et de laisser aller à la fois. Je ne peux m’empêcher alors de lui écrire. Je prends conscience qu’il n’a pas utilisé mon numéro de téléphone. Et pour cause, je ne lui ai pas donné, mais lui a pris le soin de le faire dans un e-mail. C’est donc moi qui le contacte en premier par sms, quelques instants après son départ, en lui envoyant la photo de sa main qui m’a tant émue : “Photo de la photo mais je suis émue en la découvrant en grand ! J’ai été très dure… beaucoup de portraits sont très beaux ! J’avance dans le tri…merci pour la confiance. J’ai beaucoup aimé notre séance”. Ce à quoi il répond : “Oui, superbe ! Il me semble que cette main te cherche… P.S. : je crois que mes mains sont tombées amoureuses de tes pieds”. Oh putain !!! Il se passe donc bien quelque chose que je ne maîtrise pas ! L’énergie de la rencontre amoureuse… de cet ordre là. Je suis d’autant plus troublée que je ne sais pas d’où ça vient. Je réponds juste “Mince… ça vient de là cette émotion quand je regarde les photos alors…”.

Ce trouble ne me quitte pas de la soirée. Après avoir fini le tri, je file à mon cours de basse déjà en retard. Je sens que je ne suis pas tout à fait à ce que je fais. Je parle à Alain de cette séance, je montre les photos que je trouve magnifique, tout en sachant que je ne suis peut-être pas tout à fait objective. Impossible de me concentrer sur les notes que je dois apprendre, sans cesse son souvenir revient à mon esprit. Je divague, je me perds dans les méandres de mon inconscient qui bosse à fond ce soir. Mais que m’arrive-t-il ? J’ai seulement hâte de rentrer chez moi pour lui envoyer les 89 photos qu’il reste. J’en profite pour lui dire que j’aimerai le lire. Il accepte. Une façon originale de faire connaissance peut-être. Je découvre alors qu’il est sur le réseau Intimexy depuis presque le début, et que nous sommes déjà amis sur Facebook sur mon profil perso, ce qui explique qu’il avait fait le lien entre mes deux personnalités. Il m’attire, m’intrigue et à nos échanges, je comprends sans équivoque que la porte est ouverte. Je demande confirmation quand même, je n’aime pas les quiproquos. Il acquiesce, je le prends au mot. Nous irons ensemble voir le concert de mon amireux. Au moins, il sera directement plongé dans le bain de ma vie, maintenant que j’ai décidé de ne plus faire d’exception.

Mais au préalable, je prends soin de poser quelques questions qui me sont indispensables : est-il libre, c’est à dire pas dans l’adultère ? Et a-t-il compris ce que voulait dire “polyamoureuse” ? Il n’est pas en couple, et semble avoir cerné le concept, au besoin je lui ferai un debrief. Je veux aussi savoir ce qu’il fait dans la vie, car j’en ai marre des mecs qui n’ont pas de situation professionnelle, qui sont perdus. Il dit être dans le conseil, avec des mots que je ne comprends pas. Soulagement ! Enfin… je ne sais pas pourquoi, mais j’écris “à moins qu’il ne soit au chômage”. Bingo… je l’apprendrai dès le lendemain, en demandant confirmation. Il écrit et est en reconversion.

Il me dit vouloir me lire un texte qu’il a écrit, destiné à son livre, à ce que j’ai cru comprendre. Quelques semaines plus tard, alors que nous avons décidé de passer une première nuit ensemble, il me le propose à nouveau, au moment de rejoindre la chambre, en mode chacun dans son pyjama. Nous n’avons toujours pas dépassé le stade du bisou sur la joue. La scène est mémorable : deux quasi inconnus qui s’allongent côte à côte pour que l’une découvre le texte écrit par l’autre. J’étais loin d’imaginer que ledit texte parlerait de moi. Surprise, je bois ses mots. Il décrit notre première rencontre, en précisant au préalable qu’il l’a écrite avant notre vrai rendez-vous. Il a imaginé la scène du shooting, qui dérive rapidement sur une scène de cul assez crue, intense, rapide dans ce qui s’y déroule. Évidemment, il ne s’agit que de ses fantasmes, et ça ne s’est pas du tout passé ainsi, malgré l’approche de ses mains sur mes pieds. Je suis touchée, mais surtout interloquée par ce côté très direct et cru qu’il y a mis. Pense-t-il que je sois femme à me jeter sur les hommes pour les dévorer tout cru, jusqu’à pratiquer une fontaine dès la première fois ? Je lui fais part de mon léger désarroi en insistant sur le fait que je ne suis pas du tout comme ça. Au contraire. J’insiste tellement sur le fait que ça doit rapide et sans détour, qu’il se défend d’en changer quelques lignes que ce soit, parce que cela reste son imagination fantasmée. Soit, je le respecte. Finalement, il l’a réécrit, son texte, au lendemain de notre première nuit et me l’envoie quelques jours après, en indiquant qu’il me correspond mieux, qu’il est plus moi.

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